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Marc-André Stalter
2001

Les tableaux de Marie Lepetit, présentés en ce tout début (véritable, cette fois !) de troisième millénaire, ont de quoi surprendre et ils peuvent susciter aussi quelques méditations sur l’art du siècle écoulé. Ce n’est que par une commodité de langage, facilement passée dans les habitudes mentales, que l’on parle encore de peinture abstraite. Il s’agit en fait de figures géométriques, juste expression empruntée au vocabulaire de l’identité familière par la géométrie plane, qui ne s’y est pas trompée : triangle, carré, rectangle, trapèze, ainsi que leurs dérivés – ce répertoire formel a fertilisé bientôt un siècle de recherche artistique. Depuis le triangle de Kandinsky (1866-1944) "au parfum spirituel particulier", écrivait-il, jusqu’à l’Histoire de deux carrés (1922) d’EL Lissitsky (1890-1941) [1] et aux variations de Josef Albers (1888-1976) sur le même carré (Hommage au carré, suite entreprise à partir de 1950) – la figure géométrique a stimulé l’imagination créatrice en raison de sa simplicité même.

Plus récemment en France, il faudra une meilleure connaissance de l’œuvre des pionniers que furent Mondrian (1872-1944) et Malévitch (1878-1935) pour que la nécessaire pertinence d’une telle démarche fondée sur la géométrie s’instaure. "Toute la peinture me semble aboutir au carré sur fond blanc de Malévitch et repartir de là", disait Martin Barré (1924-1993) après qu’il eut visité l’exposition Malevitch à Amsterdam durant l’hiver 1957-58 [2]. Mais la vogue de ces préoccupations fondées souvent sur l’achromie et sur la primauté des figures angulaires, ne se déclarera que tardivement à la faveur des expositions Malévitch (1978) et Paris-Moscou (1979) au Musée national d’art moderne de Paris. Marie Lepetit avait alors à peine vingt ans et elle n’a pas visité ces grandes manifestations très attendues.

C’est sans doute Martin Barré en France qui a le mieux incarné la réflexion sur une géométrie dynamique, mais sans emphase, à laquelle était soumis les effets éloquents certes mais secondaires, de la couleur et du geste dans les tableaux exécutés entre 1972 et 1977 [3]. On ne peut qu’être frappé par la concentration de ces derniers événements tout au long des années 70, comme en un bouquet final. Se préparait en effet l’avènement du "Zeit Geist", le nouvel "esprit du temps" privilégiant le visage humain et l’expression, révélé par l’exposition berlinoise de 1980 [4]. L’évolution des thèmes et des modes sera dès lors rapide. Préfaçant l’exposition de groupe La Voie abstraite (Hôtel de Ville de Paris, janvier-mars 1985), Yves Michaud pouvait féliciter les participants de leur courage à persévérer dans une voie désormais considérée comme obsolète [5]. Il faut faire intervenir ici une question de génération : Marie Lepetit est sensiblement plus jeune que les défenseurs héroîques de la Voie Abstraite et ses propres tableaux conçus et réalisés en l’an 2000, sont d’autant plus exemplaires que son abstraction semble venir de plus loin, du fond technique et théorique qui a constitué un socle premier. Aussi n’a-t-elle pas eu à se confronter à la puissante, voire pesante, machine de Support-Surface, surtout efficace et pratiquement sans rivale entre 1968 et 1978 [6], jusqu’au moment où les sources de l’abstraction européenne furent redécouvertes. D’abord, chez elle, le carré est délibérément remis à l’honneur, lui que l’on avait plutôt abandonné depuis vingt ans après s’en être rassasié. Carrés d’un mètre cinquante à cinquante centimètres ; la surface est à la fois espace et limites rigoureuses ; la stabilité qu’apporte la double relation orthogonale sollicite en revanche la dynamique intérieure dont les ressorts sont complexes. On la doit en premier lieu à la perception de la toile vierge, présence spatiale, tactile et colorée qui s’impose. Belle toile de lin ou toile métisse (lin et coton) évocatrices de l’ancienne richesse des Flandres et dont la texture serrée est plus ou moins sombre dans ses nuances [8]. Qui, le premier a montré la toile ? Cézanne, sans doute, qui dans les ultimes vues de La Sainte-Victoire couvre à peine et moins encore dans les aquarelles, où le blanc du papier contient toutes virtualités. Mais le propos du maître d’Aix tenait au difficile compromis entre le plan et le volume – nous y reviendrons au sujet de Marie Lepetit. Il nous faut tout de même chercher plus près.

Les films de peintures à l’acrylique qui recouvrent parfois presque toute la surface, les tracés à la mine de plomb qui unissent les plans ou soulignent dans leur parcours la profondeur suggérée, voire un singulier effet de lavis rappelant le retroussis à la mousseline de l’eau-forte classique- toutes ces interventions font naître une richesse qui demeure discrète dans son exhibition. Le carré matriciel abrite des jeux savants, mais non ostentatoires. Exceptionnellement, un peu de couleur, un nuage rose pâle (comme le Nuage rouge de Mondrian, 1908) va teinter un plan, le relier au fond tel un reflet déposé par la vitre qui l’a capté.

Mais d’où vient Marie Lepetit elle même, maintenant que les recours tutélaires et que son propre travail préalablement évoqués ? Car elle n’aurait pas montré cette maîtrise sans les antécédents qui sont les siens. Elle nous faisait découvrir récemment de petites études à dominante chromatique réduite et parcourues par un réseau linéaire régulier ; il y a une dizaine d’années bientôt qu’elle s’est appliquée à des recherches sur le volume qui l’ont familiarisée avec l’extension dans l’espace de figures en profondeur ; son exposition de 1993 présentait des agencements de reliefs capricieux fortement cernés et de lames coupantes, juxtaposant sans trop les associer les deux et trois dimensions. Fusains, crayons de couleur et calques sur papier ont ainsi précédé les synthèses plus énergiques et ramassées d’aujourd’hui. L’usage du calque en particulier- attendrissant rappel des "travaux pratiques" scolaires d’autrefois ! - introduit la notion de transparence qui est un des agréments de l’acrylique, remplaçant à ce titre et plus facilement le glacis ancien. Ce que nous voyons maintenant ce sont les résultats de plusieurs années à caractère davantage expérimental et varié, qui ont mené à des tableaux accomplis, ni laborieux ni extravertis, d’une force bien tempérée. On ne s’étonnera pas non plus d’apprendre qu’elle pratique la bicyclette- exercice souvent ingrat jusqu’au test d’effort – et la natation dont les mouvements sont les plus féminins qui soient.

Et pour revenir à notre point de départ, nous situerons volontiers cette peinture dans une descendance toute française, des papiers collés de Georges Braque (cf. l’exposition au Musée national d’art moderne en 1982) jusqu’aux Martin Baré des années 70. Rappelons que c’est principalement du cubisme et des papiers collés que procèdent l’abstraction en europe. Dans le tintamarre de la jeune peinture d’aujourd’hui, la petite musique de Marie Lepetit, pour qui sait l’écouter, n’a pas fini de résonner.

Marcel-André Stalter, Professeur Emérite à l’Université Charles de Gaulle-Lille 3 [1] Le titre exact de cette œuvre célèbre est : histoire suprématiste de deux carrés en six constuctions, livret de vingt pages imprimées en rouge et noir (Berlin, 1922). [2] Cf. Michel Ragon, Martin barré et la poétique de l’espace, Paris, 1960, p.14. Le stedelijk Museum d’Amsterdam conserve la plus importante collection d’œuvres du peintre russe. Andrei Nakov vient de publier trois ouvrages (monographie et catalogue raisonné) consacrés à Malévitch (Paris, librairie de l’amateur d’art, 2000). [3] Après cinq ans d’interruption (1968-1972), Barré expose à nouveau en juin 1973 chez Daniel Templon à paris, puis en octobre 1974. La galerie Gérald Piltzer abrita les dernières peintures de ce type en 1976 et 1977. [4] On a parlé de néo-fauvisme ou de néo-expressionnisme, représenté notamment par Georg Baselitz qui est le plus connu en France. Peu de temps après, en 1983, le critique Achille Bonito Oliva publiait à Milan La Trans-avangardia italiana qui fit connaître Enzo Cucchi, Sandro chia, Mimo Paladino. [5] La voie abstraite (Hôtel de Ville de Paris, 17 janvier, 27 mars 1985) rassemblait Christian Bonnefoi, Adrienne Farb, Monique Frydman, François Jeune, Bernard Piffaretti et Antonio Semeraro. Il y a seize ans, le contrecoup du Zeitgeist éloignait ces différents artistes de la règle et de la méthode d’antan ; on colorait déjà fortement. [6] Support-Surface eut comme animateurs principaux Louis Cane et Marc Devade ( 1943-1983). Fondés en 1971 les cahiers Théoriques de Peinture propageaient leurs idées. En France, Baroques 81 (Musée d’art moderne de la ville de Paris, 1er octobre-15 novembre 1981) réunit trente trois artistes et sonne déjà le glas des avant-gardes abstraites. La préface de Catherine Millet est à cet égard révélatrice : « …..quand support-surface soixante-huitard entreprend le découpage du tableau avec le double bistouri du matérialisme dialectique et de la psychanalyse. » (p9) [7] Cf. l’ouvrage réputé en son temps de Pierre Hamp, Le lin (Paris, Nouvelle Revue Française, 1924). Le rouissage du lin s’effectuait par immersion durant une quinzaine de jours dans l’eau de la rivière Lys, particulièrement favorable. Ne pas manquer de visiter le musée du lin à Fourmies (Nord), écomusée exemplaire. [8] Cf. Ragon, op.cit. note 2, p.38. Ces tableaux sont d’ailleurs peu nombreux, celui qui est conserve au musée Cantini à Marseille est devenu l’image de marque de l’artiste.